Dans la « jungle » de Calais, la laïcité en acte

Dans la « jungle » de Calais, la laïcité en acte

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Nathalie Janssens, enseignante et bénévole à l'Ecole laïque du Chemin des Dunes revient sur l'expérience vécue dans cet îlot du "vivre ensemble" qu'était l'Ecole Laïque du Chemin des Dunes dans le camp de Calais.
Située dans la « jungle » de Calais, l’école qui a accueilli 123 enfants depuis un an, a été voulue d’emblée laïque par l’équipe d’enseignants bénévoles. Plus qu’ailleurs, la laïcité dans notre école, devait faire sens. Dans ce camp où se retrouvaient en transit les nombreuses victimes de la liberté piétinée, des exactions commises au nom d’un Dieu, d’une religion, d’une volonté de pouvoir absolu sur l’autre, notre école se devait  d’être le symbole du « vivre ensemble ». Pas une notion vague, redécouverte après les attentats de janvier 2015. Pas juste deux mots écrits en en tête d’une note de service ou d’un article du Bulletin Officiel. Non, il s’agissait pour nous d’oser « vivre ensemble » dans ce petit lieu précaire, boueux les jours de pluie, glacé l’hiver, étouffant en plein été.

On comptait plus  de vingt nationalités dans ce camp ; une grande majorité d’hommes, souvent jeunes, pour certains très jeunes. La plupart des femmes et des jeunes filles couvraient leurs cheveux, leurs bras, leurs jambes ; les enfants y évoluaient dans une grande liberté la journée, ignorant les dangers réels ou potentiels. Les musulmans, religion majoritairement présente, et les chrétiens y partageaient l’espace.

Il y a tout juste un an, la classe des enfants, faite de palettes, de couvertures et de bâches de plastique voyait  le jour. Posée sur le sable au milieu des habitations de fortune, elle semblait bien fragile ;elle avait cependant une force : la volonté de l’accueil de tous ou plutôt de chacun de ces enfants. Il était impératif de prendre en considération le dessin de leurs racines et le projet de leurs ailes.

Rien n’était simple sur le camp, tout semblait dur, insurmontable, déprimant, compliqué. La géographie y était en perpétuel mouvement entre départs et arrivées, entre constructions, destructions, reconstructions… Il fallait sans cesse nous adapter et  conserver à l’esprit l’idée fédératrice de notre école : accueillir et  transmettre.

Il nous a fallu avoir une définition précise et commune de l’Ecole et de la Laïcité. Dans un tout premier temps, après avoir lu des tonnes d’écrits sur la géopolitique, l’histoire, la culture, les us et coutumes des pays d’où étaient originaires ces populations migrantes, connaissances indispensables pour un accueil digne de nos élèves, nous avons repris les « besoins fondamentaux de l’être humain » et les réponses qui leur étaient apportées au regard des conditions de vie de ce camp. Pour beaucoup de ces besoins, les réponses étaient défaillantes et pour certains carrément inexistantes, situation dénoncée d’ailleurs par de nombreuses ONG.

Nous avons ainsi distribué de nombreux repas, des vêtements et des chaussures adaptés aux conditions climatiques, des produits d’hygiène ; nous avons sollicité des médecins, des ophtalmologues, des psychologues pour qu’ils puissent nous aider dans notre mission. Les nombreux dons ont permis de participer à l’épanouissement de chacun par le jeu, tant par celui de société (qui porte tellement bien son nom) que par celui qui développe l’imaginaire, permet la projection de soi ou encore par celui d’extérieur qui sollicite les grandes actions motrices…

Nous avons essayé aussi de « décortiquer » avec les enfants le projet migratoire de leurs parents et décrypter les valeurs de notre démocratie, si peu lisibles pour ceux qui étaient accueillis dans ce bidonville !  Avec beaucoup de bienveillance et de constance, nous avons abordé l’égalité garçon/fille, la mixité, le respect de chacun, le respect des croyances et des non-croyances et puis le respect tout court, celui de l’enfant qui manque d’assurance et bégaie quand on l’interroge, celui de la fille en surpoids, celui du petit garçon plein de colère et de violence ou de celui qui ne cesse de pleurer. Nous avons parlé du corps, de notre propre corps et des limites nécessaires de l’action de l’autre sur lui. Nous avons abordé les représentations mentales, parfois farfelues des religions. Pour exemple : la croix centrale de l’Union Jack représentait pour certains une religion proche de la leur. Si le Royaume-Uni était leur Eldorado, la religion « là-bas » ne pouvait en effet être que similaire… étrange représentation mais tellement enfantine aussi !

Toute cette action ne s’est pas faite sans heurts. Les conflits ont été nombreux, les insultes ont plu aussi souvent que les grenades lacrymo sur le camp ; fallait-il y voir un lien de cause à effet ? Peut-être. Les périodes qui précédaient les annonces de démantèlement ou celles qui les suivaient,  les débordements en tous genres,  se traduisaient généralement par un climat tendu dans la classe, parfois explosif. Mais nous avons toujours considéré que chacun des conflits exprimés en classe devaient se résoudre en classe. Jamais nous n’avons laissé partir les enfants sans avoir tout fait pour qu’ils se réconcilient. Nous leur avons maintes fois rappelé que c’étaient les guerres qui les avaient jetés sur les routes, les massacres liés aux volontés de pouvoir et de domination qui les avaient amenés dans ce camp aux frontières de nulle part. Nous avons toujours eu à cœur d’entourer chacun de nos propos de l’amour que nous leur portions, parce qu’il s’agit véritablement d’amour de l’être en devenir, de notre foi en lui.

123 enfants ont fréquenté notre classe. Deux ans et demi pour les plus jeunes et quatorze ans pour les plus âgés.  Pour quelques jours ou pour plusieurs mois. Les plus anciens élèves sont arrivés le 24 janvier, 9 mois! Et 9 mois en « temps enfant », c’est 5 ans pour un adulte ! Notre action se termine. Le démantèlement est en cours. Il va anéantir à coups de bulldozers cette école si particulière, cette école-monde.

J’ai dit au revoir à mes élèves, je n’y retournerai pas. Mais je suis inquiète pour tous ces enfants, que vont-ils devenir ? Où vont-ils aller ? Quand retourneront- ils en classe ?

Ce démantèlement est une violence de plus inscrite dans leur parcours. Par cette action, leur enfance est méprisée, maltraitée, une fois encore, une fois de plus. Le temps nécessaire à la construction de leur personnalité, à celle de l’estime de soi s’est fait,  jusqu’à présent dans la négation absolue de leur bien-être. Qu’adviendra-t-il d’eux ?

Peut-être que notre Président, celui de NOTRE  République entendra nos voix,  celle des enfants de la République française nourris aux valeurs de sa devise et, à travers elles, celles de tous les enfants meurtris par les actions et décisions des adultes auxquelles ils ne comprennent rien mais qui ne leur laissent jamais le repos nécessaire à une construction harmonieuse de leur être. Que nos voix réunies fassent entendre, enfin, la volonté légitime  pour chaque enfant de grandir en paix.